La situation aux États-Unis illustre la rapidité avec laquelle le marché des engrais peut être mis à rude épreuve en cas d'incertitude politique et de disponibilité limitée. C'est précisément la situation dans laquelle se trouve actuellement l'Europe, non pas par manque de capacités de production, mais par absence de clarté quant à l'approche politique à adopter.
Le marché européen des engrais reste fortement marqué par l'incertitude liée au mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), entré en vigueur le 1er janvier 2026. Les anticipations du marché oscillent entre 10 € et 120 € par tonne d'engrais. Cette large fourchette complique la planification et l'établissement des budgets pour les importateurs, en raison des risques élevés. Cette incertitude est exacerbée par le fait que la Commission européenne ne précisera le montant exact des prélèvements du MACF qu'à la fin du premier trimestre 2026, avec effet rétroactif. De ce fait, toute planification à long terme s'avère quasiment impossible.
Les chiffres de référence accroissent l'incertitude
Les chiffres de référence récemment publiés ont accru l'incertitude au lieu de la réduire. Il s'agit de valeurs standard provisoires pour la quantité de CO₂ émise lors de la production d'une tonne d'engrais dans le cadre du système CBAM. Ces valeurs de référence indiquent la quantité de CO₂ que l'Union européenne estime émise lors de la production d'une tonne d'engrais et constituent ainsi la base de la taxe CBAM. Ces valeurs de référence varient selon le type de produit, comme l'ammoniac, l'urée ou les engrais NPK, et sont appliquées lorsque les importateurs ne peuvent pas fournir de données détaillées sur les émissions des producteurs. Ces valeurs standard ont été délibérément fixées à un niveau élevé afin d'éviter une sous-estimation des émissions. C'est précisément là que réside le problème, selon de nombreux analystes du secteur des engrais. Les fourchettes sont larges, les chiffres ne sont pas encore définitifs et l'on ignore si l'Union européenne effectuera finalement les calculs par pays, par producteur ou par usine. Au lieu de fournir des indications, ces valeurs de référence créent donc une hésitation supplémentaire sur le marché.
Parallèles avec les États-Unis
La situation présente de nettes similitudes avec celle des États-Unis l'an dernier. Bien qu'environ 65 % des engrais, notamment azotés, soient produits localement, les États-Unis restent dépendants des importations pour près de 40 % de leur approvisionnement total, en particulier pour les phosphates et la potasse. Les analystes estiment que c'est principalement cette dépendance qui a fragilisé le marché, les fournisseurs se montrant réticents face aux tensions géopolitiques et à l'incertitude entourant les droits de douane. Entre avril et août de l'année dernière, les importations de phosphates ont chuté d'environ 50 % par rapport à l'année précédente. Parallèlement, la demande est restée forte en raison des prix élevés du maïs, exerçant une forte pression à la hausse sur les prix.
Vulnérabilité structurelle en Europe
Pour l'Europe, les risques sont potentiellement encore plus importants. Si les approvisionnements en provenance de pays hors d'Europe accusent un retard au cours des premiers mois de 2026 en raison des incertitudes liées aux coûts du mécanisme de compensation des coûts des matières premières (CBAM), des pénuries pourraient survenir plus tard dans l'année. Ce retard ne serait pas dû à une indisponibilité mondiale des engrais, mais à des retards ou des détournements temporaires des livraisons. À terme, ce sont les agriculteurs qui en subiront les conséquences. La hausse des prix des engrais entraînera une augmentation des coûts de production, dont une partie devra être répercutée sur l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement, ce qui se traduira par une hausse des prix alimentaires pour les consommateurs. Parallèlement, les produits agricoles importés, tels que le blé et le maïs, restent hors du CBAM et sont donc commercialisés à moindre coût sur le marché européen. De ce fait, les agriculteurs européens doivent faire face à des coûts plus élevés que leurs homologues étrangers, tout en étant souvent dans l'incapacité de répercuter intégralement la hausse des prix sur les consommateurs.